Femmes et pouvoir : faut-il s’enlaidir pour être crédible ?

Une femme peut aujourd’hui diriger une entreprise, se présenter à une élection, siéger dans une assemblée ou défendre des intérêts auprès des institutions. Mais peut-elle le faire en étant belle ? Malade ? Fatiguée ? Sans diplôme prestigieux ? Sans adopter les codes masculins du pouvoir ? Derrière une question volontairement provocatrice se cache une interrogation autrement plus sérieuse : en 2026, pourquoi une femme doit-elle encore si souvent prouver qu’elle est légitime ?
La question est volontairement brutale : faut-il s’enlaidir pour être crédible ?
Elle peut faire sourire. Elle peut agacer. Elle peut même sembler parfaitement futile au regard des combats autrement plus essentiels menés pour l’égalité entre les femmes et les hommes.
Et pourtant, elle raconte quelque chose.
Une femme qui exerce des responsabilités apprend très vite que son apparence n’est jamais complètement neutre.
Trop belle, elle peut être soupçonnée d’avoir bénéficié de son physique. Trop apprêtée, elle devient superficielle. Trop féminine, elle risque de ne pas paraître suffisamment sérieuse. Trop autoritaire, elle devient cassante. Trop discrète, elle manque de leadership.
Il faudrait être élégante, mais pas séduisante. Féminine, mais pas trop. Ferme, mais souriante. Ambitieuse, mais modeste.
Un impossible cahier des charges pour les femmes d'aujourd'hui.
Quand une robe devient politique
En juillet 2012, Cécile Duflot, alors ministre du Logement, prend la parole à l’Assemblée nationale vêtue d’une robe à fleurs. Des sifflets retentissent.
On peut partager ou combattre les idées de Cécile Duflot. Ce n’est pas la question.
Ce jour-là, une ministre de la République est dans l’hémicycle pour parler politique. Et pourtant, pendant quelques instants, sa robe et son corps prennent le dessus sur sa fonction.
À l’étranger, d’autres femmes ont connu, sous des formes différentes, cette obsession pour leur apparence.
Le tailleur-pantalon est devenu presque indissociable de l’image d’Hillary Clinton. Les chaussures de Theresa May ont fait couler beaucoup d’encre. Angela Merkel avait adopté une garde-robe d’une remarquable constance.
Comme si les femmes, en entrant dans les lieux de pouvoir, avaient dû inventer un uniforme capable de faire oublier qu’elles étaient des femmes.
Car le costume masculin possède un privilège extraordinaire : il est devenu invisible.
Un homme peut porter pendant trente ans un costume sombre, une chemise blanche et une cravate sans que l’on cherche à déterminer ce que cette tenue révèle de ses compétences.
Pour une femme, le vêtement continue plus facilement à devenir un commentaire.
Et s’il fallait également avoir l’air en bonne santé ?
Il y a quelques années, je pensais que la question se résumait peut-être à l’apparence, aux vêtements, au poids, au maquillage.
Puis la maladie est entrée dans ma vie.
Et elle m’a obligée à me poser une question autrement plus violente.
Peut-on exercer le pouvoir lorsque l’on est malade ?
Peut-on faire campagne en étant malade ?
Peut-on représenter une entreprise lorsque l’on suit des traitements lourds ?
Peut-on entrer dans une réunion, négocier, convaincre, défendre un dossier lorsque le corps rappelle brutalement sa fragilité ?
J'ai moi-même fait le choix, pendant une campagne électorale, de cacher mon cancer.
J'ai porté une perruque alors que je venais de perdre mes cheveux et mes sourcils.
Je ne voulais pas que la maladie entre dans la pièce avant moi.
Je ne voulais pas être regardée comme « la candidate malade ». Je ne voulais ni susciter la compassion, ni provoquer le doute sur ma capacité à tenir, travailler ou assumer des responsabilités.
Je voulais que l’on écoute ce que j’avais à dire.
Avec le recul, cette décision m’interroge.
Pourquoi ai-je ressenti la nécessité de cacher ce que je traversais ?
Était-ce seulement de la pudeur ?
Ou avais-je intégré l’idée qu’une femme candidate devait présenter l’image de quelqu’un de solide, disponible, impeccable et invulnérable ?
La perruque cachait la maladie, mais pas la sensation de trahison par le mensonge. Et, à chaque fois que l'on me disait que j'étais jolie, je serrais les dents et je disais merci. J'ai vécue cette période comme un traumatisme. J'avais pourtant peur d'être découverte. Et quand, enfin mes cheveux ont commencé à repousser, j'étais fière d'arborer une coupe courte grisonnante. J'étais devenue moins jolie et les réseaux sociaux se sont chargés de me rappeler à ma blonde féminité.
Avons-nous construit une représentation du pouvoir dans laquelle la maladie serait incompatible avec l’autorité ?
Être malade ne retire pourtant ni l’intelligence, ni l’expérience, ni les convictions, ni les compétences.
Un corps fragilisé n’est pas un esprit diminué. Et pourtant, on sanctionne encore trop souvent la fragilité.
Une femme qui parle… et un homme qui termine sa phrase
Il existe aussi des scènes infiniment plus banales.
Une réunion. Un plateau de télévision. Une table ronde.
Une femme commence à développer une idée. Un homme l’interrompt. Il reformule parfois ce qu’elle était précisément en train d’expliquer. Quelqu’un reprend la parole et la conversation continue.
La scène est tellement ordinaire que nous n’y prêtons parfois même plus attention.
Les médias audiovisuels donnent d'ailleurs une mesure de ce déséquilibre : les travaux de l’INA sur des centaines de milliers d’heures de télévision et de radio ont montré une sous-représentation durable de la parole féminine. Les chiffres évoluent, mais le phénomène ne relève donc pas seulement d’une impression.
« Sois belle et tais-toi ! »
La formule paraît appartenir à une autre époque. Et pourtant, pourquoi est-il encore si difficile, pour certaines femmes, de conserver simplement la parole jusqu’au bout ?
Pourquoi une affirmation portée par une femme peut-elle être perçue comme agressive là où la même assurance chez un homme sera qualifiée d’autorité ?
La question n’est pas d’accuser tous les hommes d’interrompre toutes les femmes.
Elle est de nous demander pourquoi certains réflexes sociaux persistent alors même que nous proclamons l’égalité acquise.
« Et vous, quel est votre niveau d’études ? »
Il y a aussi cette autre question. Celle du diplôme ou de la légitimité.
Dans certains environnements très masculins, une femme qui prend position, qui crée une entreprise, qui prétend apporter son expertise ou qui entre dans une discussion technique peut encore se voir demander :
« Mais vous avez fait quelles études ? »
La question est parfaitement légitime lorsqu’un diplôme constitue une qualification nécessaire ou lorsque les compétences de tous les interlocuteurs sont présentées.
Elle devient beaucoup plus intéressante lorsqu’elle n’est adressée qu’à celle dont on semble vouloir vérifier la légitimité.
Et chaque femme confrontée à cette situation devrait pouvoir se poser intérieurement une question très simple : aurait-on demandé la même chose à l’homme assis à côté de moi ?
Si la réponse est non, alors le sujet n’est plus vraiment le diplôme.
Le sujet est la présomption de compétence.
Certains hommes semblent parfois bénéficier d’une présomption de légitimité là où certaines femmes ont encore le sentiment de devoir présenter leurs justificatifs : leur diplôme, leur parcours, leur expérience, leurs références et leurs résultats.
Comme s’il fallait apporter les preuves avant d’obtenir le droit d’être écoutée.
Le syndrome de l’imposteur commence peut-être aussi là
On parle beaucoup du « syndrome de l’imposteur » chez les femmes.
Elles douteraient davantage. Elles hésiteraient avant de candidater. Elles minimiseraient leurs compétences. Elles auraient plus de difficultés à revendiquer leur réussite.
Mais avant de demander aux femmes pourquoi elles doutent d’elles-mêmes, peut-être faudrait-il parfois regarder ce que leur environnement leur renvoie.
À force de devoir démontrer sa légitimité, on finit parfois par se demander soi-même si elle est réellement acquise.
À force de voir ses compétences interrogées, on finit par les interroger soi-même.
À force d’entendre qu’il faut être plus expérimentée, plus diplômée, plus sûre de soi, plus disponible, plus résistante, peut-être finit-on par penser qu’il manque toujours quelque chose avant d’être « vraiment » à sa place.
Le syndrome de l’imposteur n’est alors plus seulement une affaire de confiance en soi.
Il devient aussi le produit d’un environnement qui distribue inégalement le bénéfice du doute.
Les chiffres, eux, restent têtus
On pourrait considérer tout cela comme une succession de ressentis.
Mais certaines inégalités se mesurent.
En France, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes était encore inférieur de 21,8 % à celui des hommes en 2024. Une partie importante de cet écart provient des différences de temps de travail et d'emploi. Mais même en raisonnant en équivalent temps plein, l'écart moyen atteignait encore 14 %. À emploi comparable dans le même établissement, l'Insee l'estime à 3,6 %, en précisant que ce chiffre ne peut être assimilé à lui seul à une mesure de la discrimination.
Plus on monte dans l'échelle des rémunérations, plus les femmes se raréfient : elles représentaient 42 % des emplois en équivalent temps plein du secteur privé en 2024, mais seulement 24 % des 1 % des postes les mieux rémunérés.
Le chemin parcouru est considérable.
Il aura pourtant fallu attendre 2022 pour qu’une femme, Yaël Braun-Pivet, accède pour la première fois à la présidence de l’Assemblée nationale. Elle n’y est pas arrivée au titre d’un mécanisme de parité : elle a été élue par les députés.
Et malgré cela, une question revient facilement lorsqu’une femme atteint les plus hautes fonctions : a-t-elle été choisie pour ses compétences, son parcours, ou parce qu’« il fallait une femme » ?
Cette interrogation dit peut-être quelque chose de plus profond sur notre rapport à la réussite féminine. Comme si, lorsqu’une femme accède enfin au pouvoir, sa réussite devait encore être expliquée, justifiée et parfois rendue suspecte.
Mais considérer l’égalité comme acquise au motif que les femmes peuvent désormais être ministres, cheffes d'entreprise, députées, médecins, ingénieures ou dirigeantes serait confondre l'accès au pouvoir et l'égalité dans l'exercice du pouvoir.
Ce sont deux choses différentes.
Même la douleur n’est pas toujours neutre
L'inégalité ne s'arrête d'ailleurs pas à la porte du bureau.
Elle traverse aussi notre rapport au corps, à la santé et à la douleur.
Pendant longtemps, certaines douleurs féminines ont été banalisées, normalisées ou insuffisamment entendues. Combien de femmes ont appris qu’il fallait supporter ? Que certaines douleurs étaient « normales » ? Qu’il fallait attendre ?
Cette question est d’autant plus troublante qu’elle rejoint celle du pouvoir.
Être crédible, pour une femme, semble parfois exiger une forme d’invulnérabilité : tenir, continuer, taire la fatigue, contenir la peur et dissimuler la maladie, comme si montrer sa fragilité risquait aussitôt de fragiliser sa légitimité.
Jusqu’à porter une perruque pour que personne ne voie qu’un traitement est en cours.
Je sais aujourd’hui ce que cela signifie.
Faut-il donc s’enlaidir ? Non. Bien sûr que non.
Il ne faudrait surtout pas remplacer une injonction par une autre.
Il n’existe pas une bonne manière d’être une femme crédible.
Il ne faudrait pas davantage expliquer aux femmes qu’elles doivent abandonner les talons, le maquillage, les robes ou leur féminité qu’on ne devrait leur demander de rester éternellement jeunes et minces.
Une femme n’a pas à devenir plus masculine pour exercer l’autorité.
Elle n’a pas davantage à cacher une maladie pour démontrer qu’elle reste compétente.
Elle ne devrait pas avoir à réciter son CV avant de donner son avis.
Elle ne devrait pas avoir à parler plus fort pour terminer une phrase.
Elle ne devrait pas avoir à être deux fois plus sûre d’elle pour se sentir simplement à sa place.
Et elle ne devrait certainement pas avoir à s’excuser d’être ambitieuse.
Il est encore long, le chemin vers l’égalité
Nous avons incontestablement avancé.
Mais l'égalité juridique n'efface pas instantanément des siècles de représentations.
Les inégalités de rémunération persistent. Les femmes restent moins présentes au sommet de l'échelle salariale. Leur temps de parole dans les médias demeure inférieur à celui des hommes. Et derrière les statistiques subsistent toutes ces petites scènes qui ne feront jamais l'objet d'aucun tableau Excel : la parole coupée, la compétence interrogée, le diplôme réclamé, l'apparence commentée.
C’est peut-être là que se joue désormais une partie du combat.
Dans ces détails.
Dans le droit de vieillir, d’être belle, d’être malade, de ne pas être parfaite, de ne pas avoir le bon diplôme tout en ayant acquis une compétence par l’expérience.
Dans le droit de terminer sa phrase. Et surtout dans le droit de ne plus devoir fournir, chaque matin, les preuves de sa légitimité.
Je me suis demandé un jour s’il fallait s’enlaidir pour être crédible.
Aujourd'hui, je crois que la question est plus vaste.
Combien de choses une femme doit-elle encore cacher, modifier ou justifier pour être simplement considérée pour ce qu’elle sait faire ?
Il est encore long, le chemin vers l’égalité.
Mais peut-être commence-t-il aussi par quelque chose de très simple :
Laisser les femmes être ce qu’elles sont et les écouter jusqu’au bout.




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